Quelles implications les étés secs comme celui de 2018 auront-ils sur la nature en Suisse? Des experts du WSL se concentrent sur le régime hydrique ainsi que sur la forêt en tant que ressource et espace de détente. Les perspectives: de grands changements pourraient survenir, mais pas à tous les niveaux. Manfred Stähli (S) et Andreas Rigling (R) se sont entretenus avec Roland Fischer.

Le WSL a intensifié sa surveillance. Il mesure les dommages provoqués par l’été sec de 2018 sur 1000. L’industrie du bois pourrait en profiter.

Monsieur Stähli, monsieur Rigling, comment avez-vous perçu l’été 2018 du point de vue de votre domaine spécialisé?
S — Il faut commencer par évoquer l’hiver,très neigeux, qui a créé les meilleures conditions, il y avait beaucoup d’eau dans le sol.
R — Mais ensuite est venu le mois d’avril, qui a été décisif pour la végétation. A partir de ce moment, la sécheresse a été constante. Question températures, 2018 est comparable à 2003, la référence en la matière.
S — C’est vrai, nous avons égalé cette année les records de 2003. Mais cet été comportait quelques ingrédients encore plus extrêmes qu’à l’époque. Ainsi, en bien des endroits, les écoulements dans les cours d’eau ont été encore plus faibles en 2018 qu’en 2003. Et le niveau de la nappe phréatique a lui aussi fortement baissé, par exemple dans la région de la Thur.

Les experts du WSL: Andreas Rigling (à g.) et Manfred Stähli

Et 15 ans plus tard, nous avons à nouveau un extrême. Peut-on affirmer que les extrêmes se multiplient?
S — Oui, c’est la tendance. Nous avons eu quatre années très sèches en peu de temps.

Quelles sont les implications sur la forêt?
R — J’étudie depuis plus de 20 ans les dommages occasionnés par la sécheresse à la forêt. Nous avons observé sans cesse des pics de mortalité. Mais ceux-ci ne suivent pas forcément immédiatement les années extrêmes. Selon nos connaissances, ils se produisent davantage en cas de succession de plusieurs années de sécheresse. La forêt peut supporter une année sèche, mais si la suivante l’est aussi, cela peut devenir critique.

Andreas Rigling, membre de la direction du WSL et professeur au département des sciences de l’environnement à l’ETH Zurich, dirige l’unité de recherche Dynamique forestière. Manfred Stähli, directeur de l’unité de recherche Hydrologie de montagne et mouvements de masse, étudie notamment les implications des changements climatiques sur les ressources hydrique.

Pourquoi?
R — Les arbres ont un programme d’urgence pour les périodes de sécheresse. Ils ferment leurs stomates pour prévenir une transpiration excessive et réduisent l’ensemble de leur métabolisme. Une bonne stratégie, mais qui ne peut pas durer trop longtemps. Pendant de telles années, un arbre produit beaucoup moins de sucre. On le voit notamment à ses cernes, plus étroits. L’arbre vit de ses réserves, mais à un moment, il les a consommées.
S — Pour le régime hydrique en général, il en va de même jusqu’à un certain stade. Il y a aussi des effets de mémoire. Le niveau des nappes phréatiques ne s’est pas encore rétabli par exemple, ça va encore durer. A moyen terme, ce n’est pas un problème, car la nappe phréatique finira par se remplir en quelques années.

Comment doit-on se la représenter? Y a-t-il un grand lac sous la Suisse?
S — Non, la topologie du sous-sol est complexe, les eaux souterraines ne sont pas réparties équitablement, cela dé-pend fortement de la géologie. Cela signifie qu’il peut y avoir localement des pénuries.
R — Pour la forêt, ce n’est pas la nappe phréatique qui est déterminante, mais plutôt le rapport entre précipitations, ensoleillement et stockage de l’eau dans le sol.

Que savons-nous aussi à ce propos, y a-t-il aussi des tendances?
S — Oui, la disponibilité de l’eau a changé. Il va probablement y avoir des hivers plus humides et des étés plus secs. Qui plus est, les fortes pluies sont appelées à se multiplier.
R — L’histoire de la fondation du WSL a d’ailleurs beaucoup à voir avec des événements extrêmes comme les crues. Et cela nous occupe de plus en plus, à beaucoup de niveaux différents.
S — C’est devenu un thème commun.

Est-ce dramatique pour la forêt?
R — Tout dépend de la perspective. La forêt ne va pas disparaître, mais il va y avoir un déplacement des espèces plus ou moins marqué. Les chênes, par exemple, s’en tirent beaucoup mieux avec la sécheresse. Mais pour les épicéas et les hêtres, la situation pourrait devenir compliquée sur le Plateau. Mais on peut aussi se reposer dans une forêt de chênes. En revanche, cela va représenter un gros défi pour la sylviculture.

Et s’agissant du régime hydrique, quelles sont les perspectives?
S — Le PNR 61 consacré à l’«utilisation durable de l’eau» a abouti à la conclusion suivante: localement, les pénuries risquent de se multiplier, mais de façon générale, nous aurons suffisamment de précipitations, même en cas de scénarios extrêmes.

Pas de problème pour l’agriculture?
S — Assurément un défi. Il va falloir davantage irriguer, et parfois adapter les cultures.
R — Oui, et pour l’adaptation, il y a aussi une différence fondamentale. L’agriculture s’adapte rapidement, elle peut changer les cultures d’une année sur l’autre. En revanche, la forêt fonctionne sur des périodes beaucoup plus longues, de décennies en décennies. La sylviculture est axée sur les épicéas et va devoir se repenser. En 2018, la chute précoce des feuilles de hêtre et, dans certaines régions, les attaques massives de bostryches ont été un signal d’alarme, pour les forestiers aussi.

Quel est le rôle du WSL, comment réagit-on à des années aussi extrêmes avec des projets de recherche concrets?
S — Avec MétéoSuisse, nous avons élaboré une prévision hydrologique à 30 jours pour la Suisse. Dans une perspective mensuelle, on peut prendre des mesures préventives, même s’il s’agit seulement de prévisions.
R — Pour nous, ces années extrêmes sur le plan du climat sont toujours une chance unique. Elles nous permettent d’apprendre beaucoup. Nous avons intensifié notre surveillance et sélectionné 1000 arbres sur l’ensemble du territoire. A présent, nous pouvons suivre comment les arbres concernés vont «digérer» l’événement extrême 2018. Nous étudions les facteurs fondamentaux de la capacité de réaction et d’adaptation pour pouvoir répondre aux questions pratiques urgentes. Faut-il abattre les arbres qui ont perdu leur feuillage si tôt ou auront-ils la capacité de se régénérer? Les forestiers manquent d’expérience, car jusqu’à présent, de tels étés ont été rares. Nous pouvons les aider.